
À la recherche du voile noir de Rick Moody
Olivier (L'), 23.00 euro(s) livrable en 12 jours
|
|
Pour accomplir sa quête autobiographique, Rick Moody est amené à remonter aux sources mêmes de la nation américaine. Un voyage tumultueux qu'il accomplit sous le patronage de Nathaniel Hawthorne. L'Amérique s'est forgée au cours de son histoire des identités littéraires ancrées dans la diversité de ses territoires. On connaît la Californie et son soleil trompeur, de Steinbeck ou de Fante ; le Montana et ses écrivains d'une nature, violente et généreuse, qui confronte les êtres à leur propre vérité ; le Sud de Faulkner et de Flannery O'Connor, marqué par l'esclavage puis la ségrégation raciale, et l'indignité d'une guerre perdue. Lorsqu'on évoque la côte Est, c'est d'abord à New York que l'on songe, ville-monde où ont vécu quelques-uns des plus grands auteurs américains.
|
|
|
Jean Laurenti
|

autour du livre
|
|
|
|
|
Suite de l'article
C'est là qu'en 1962 est né Rick Moody, figure montante des lettres américaines, auteur notamment des très remarqués Purple America et Tempête de glace. C'est un peu plus au nord, en Nouvelle-Angleterre, que s'est enracinée sa famille, et que lui-même a grandi. Une région où débute véritablement l'histoire des États-Unis avec l'arrivée des réfugiés religieux (les fameux Fathers Pilgrims du Mayflower) et politiques, hommes et femmes à la foi puritaine chevillée au corps et à l'âme, tourmentés par le poids de la faute, réelle ou fantasmée. La Nouvelle-Angleterre est, comme l'ancienne, un pays de pluies et de brumes. Berceau de la nation américaine, elle est le lieu où se sont élaborées ses valeurs et constituées ses Églises. À la recherche du voile noir rend compte de l'exploration que tente Rick Moody de ce monde-là. Plongée dans la généalogie familiale, le livre est aussi une tentative de saisir en quoi l'histoire de ce pays (la Nouvelle-Angleterre, et donc plus largement les États-Unis) est marquée par le sentiment de la faute, faute enfouie au plus profond de la conscience collective, génératrice d'une névrose dont l'auteur se pose en héritier. On doit aussi lire ce texte comme l'autobiographie d'un écrivain de 40 ans, qui essaie par des moyens littéraires de saisir l'origine de ses tourments. Autant dire que l'entreprise est complexe, ardue et le livre qu'elle engendre n'est pas des plus accessibles. En outre, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, il constitue une très bonne introduction à la vie et à l'oeuvre de Nathaniel Hawthorne : né en 1804 à Salem, dans le Massachusetts, l'auteur de La Lettre écarlate est l'écrivain majeur de la Nouvelle-Angleterre, en même temps que la première grande figure littéraire américaine. Moody a bâti sa Recherche autour d'un des récits de Hawthorne, Le Voile noir du pasteur (texte inséré en intégralité à la fin du livre), dans lequel il est question d'un prédicateur d'une trentaine d'années nommé Hooper, qui décide un jour de voiler son visage jusqu'à son dernier souffle. Hawthorne annonce, dans une note liminaire, que son texte s'inspire d'une histoire vraie, survenue dans le pays à la fin du XVIIIe siècle : un autre pasteur, du nom de Joseph Moody, avait lui aussi décidé de voiler son visage après avoir provoqué la mort d'un ami. La présence de ce " Moody au mouchoir " dans l'arbre généalogique et l'ombre de son prestigieux avatar littéraire étaient fréquemment évoquées dans la famille du jeune Rick ; la mythologie familiale trouvait ainsi sa source dans les origines mêmes de la nation et allait entraîner l'auteur dans un douloureux voyage vers ces dernières : " Mouchoir, lui, n'avait aucun moyen de contourner la menace que j'ai évoquée, la menace née du mariage du péché et de l'indépendance coloniale, le massacre des populations locales, le legs de la prédication puritaine en la personne d'un père autoritaire. " Ce Mouchoir sera donc le centre de gravité d'un livre en forme de patchwork dont la chronologie est la moindre des préoccupations. Autobiographie, certes, mais comme excroissance d'une relecture de l'Histoire. Le sentiment de la faute et la hantise du châtiment deviennent chez Moody un mode de relation au monde : " Nous pourrions avoir, dans des accès de rage, commis des crimes qui nous feraient perdre le sommeil, crimes impossibles à oublier, nous empêchant de penser, nous obligeant à ressasser, à revivre nos actes de transgression. " De cette omniprésence du mal, il perçoit des échos dans chacun de ses gestes quotidiens et en repérera les germes dans ceux des figures ancestrales. Errant dans le métro de New York, confronté à son " penchant pour la pénitence " (à l'âge maudit de la trentaine où les pasteurs Moody et Hooper se sont mis à porter le voile), il s'imagine poussé sous une rame, puis " démembré, sous perfusion de morphine, une blessure à la tête qui m'ôterait l'usage de la parole ou me laisserait paralysé. " Dans le métro toujours, lorsque surgit devant lui un étrange personnage bondissant, au visage masqué par une capuche, il interprète l'apparition comme celle de la Mort, d'un être " pourchassé par des voix nées de son délire ", ou encore un de " ces opprimés de la foi, mes ancêtres, pionniers, avec leur catalogue de persécutions chassées de nos esprits comme de mauvaises fièvres au long du sommeil troublé des siècles. " Voile, capuche, mouchoir, ou visages nus qui de toute façon résistent au dévoilement. Dans chaque être le fardeau de la lignée : " Ne faisons-nous pas tous partie de la même famille ? " " Mon livre et ma vie se déroulent par crises, relevant plus de l'épilepsie que du récit. " Cette Recherche est un livre sur l'obsession, à la fois motif à partir duquel s'élabore l'écriture et plus prosaïquement symptôme d'un psychisme en proie à la souffrance. Âgé de 25 ans, Rick Moody est envahi par la certitude qu'il va être violé : " J'allais être la cible d'un crime qui évoquait la monstrueuse dimension du pouvoir masculin. " Plus tard : " Je ne songeais plus seulement que j'allais être violé, ce qui aurait engendré la simple panique, mais que je méritais d'être violé. " L'obsession du viol débouchera sur le désir de percer le secret de " Moody au mouchoir ", notamment à travers un voyage en compagnie de son père au pays des ancêtres Moody. Auparavant, associées à l'absorption quotidienne d'alcool et de drogues, la dépression et la mélancolie vont l'amener à accepter un internement en institution psychiatrique. " Les lecteurs qui attendent de ces pages une vie nette et bien ordonnée, une existence faite de baisers octroyés et de romans écrits risquent d'être surpris. Mon livre et ma vie se déroulent par crises, relevant plus de l'épilepsie que du récit. " Comme beaucoup de ceux qui ont sacrifié au genre même s'il le malmène et d'une certaine façon le réinvente Rick Moody y va de son avertissement et nous invite à sceller avec lui un pacte de lecture à l'encre empathique. On s'engage volontiers avec lui dans cette quête au long cours. L'image de la " crise ", invoquée par l'auteur, nous rappelle que cette dernière implique des hauts et des bas : les très belles pages abondent, le projet dans son ensemble possède une cohérence et une force qu'on ne perd pas de vue malgré les digressions et les collages de citations, l'enchâssement des récits. Mais on reste parfois insensible à certaines évocations : les dimanches en famille dans la banlieue résidentielle du Connecticut où vivent les Moody, la figure tellement américaine du grand-père. Ce " prestidigitateur de goûters d'anniversaires ", ancien de la General-Motors, promis à une grande fin de carrière, mais qui préféra ouvrir une modeste concession dans une bourgade du Massachusetts, amoureux de coupés-sport sans âme, expert dans l'art d'entretenir un potager, et prodigue en conseils sur les bienfaits du travail. Dans une entreprise comme celle-ci les pages ternes peuvent évidemment se justifier : délitement du foyer familial vu par les yeux d'un enfant, restitutions de faits quotidiens qui suscitent un effet de grisaille, répétition des querelles entre l'auteur et sa compagne, tous deux malades et dépendants de la drogue et l'alcool... le plus souvent l'écriture est alors plate, au diapason de ce réel sans horizon. Le risque est que le lecteur soit gagné par l'ennui, ou qu'il éprouve le sentiment diffus d'une certaine complaisance et renonce à poursuivre le voyage. Ce serait dommage car À la recherche du voile noir est un livre qui propose une approche peu commune de la filiation et fait de nos consciences individuelles le produit d'une histoire qui remonte aux origines, forcément marquées par le mal subi et infligé. La littérature se révèle ainsi comme ce qui permet de rassembler les fragments du sujet, dispersés dans les fictions familiales et l'histoire collective. * Du même auteur, les éditions Rivages publient un recueil de nouvelles L'Étrange Horloge du désastre. À la recherche du voile noir Rick Moody Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ertel Éditions de l'Olivier 414 pages, 23 e Rick Moody 1962 Naissance à New York 1987 Séjour en hôpital psychiatrique 1994 Tempête de glace (porté à l'écran par Ang Lee) 1997 Purple America
|
|
|
© Le Matricule des Anges, ses rédacteurs et LeLibraire.com
retour en haut de la page |
|
|