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Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 08 de juillet-août 1994
Bernard Noël, l'écriture comme résistance
Bien qu'il s'en défende, Bernard Noël aligne sous son nom une impressionnante liste d'ouvrages. Poète, romancier, essayiste, critique, traducteur, l'auteur du Château de Cène malgré sa discrétion et sa modestie, s'est forgé une très grande notoriété. Rencontre avec un polygraphe.A l'entrée du village, une vieille maison en pierre, fraîche, ombragée, avec, adossé, un verger bien entretenu. La grille résiste, la chaleur a dilaté ses ferrures.
Une chevelure comme un peu de feuillage, un visage qui retient quoi, on ne sait pas, tourné du dedans vers le dehors, détaché, attentif, toute violence devenue accueil, Bernard Noël s'avance, chaleureux. Il parle des arbres morts récemment. De leur dessèchement inexplicable. Peut-être par pollution des nappes. Sa parole va bien avec l'ombre, la grange, le carrelage rouge. Loin des discours critiques et de tout ce qui encombre le poème, nous plongeons dans un échange intense et léger.
L'an dernier déjà deux titres de Bernard Noël sont venus d'un coup garnir les devantures des librairies : La Chute des temps (Gallimard) et L'Ombre du double (P.O.L). Cette année, deux nouveaux ouvrages viennent s'ajouter aux quelque 77 titres recensés par le service minitel Electre sous le nom de Bernard Noël (et la liste n'est pas exhaustive : manquent à l'appel des livres pour enfants réalisés avec Colette Deblé). Reçu récemment par Alain Veinstein dans l'émission Du jour au lendemain sur France Culture (chaque jour vers 0h05), Bernard Noël s'est défendu de faire preuve de profusion. Comme s'il craignait qu'on assimile la prolixité à la médiocrité. Rarement pourtant un écrivain contemporain n'a bénéficié auprès des professionnels d'une marque de respect et d'admiration telles que celles suscitées par l'auteur du Château de Cène. Cependant, la rencontre avec le grand public ne s'est pas encore faite. Malgré les livres écrits sur lui (notamment le Bernard Noël de Pierre Dhainaut chez Ubacs), malgré l'adaptation théâtrale du Château de Cène avec Philippe Léotard, malgré le travail constant des libraires.
Paradoxe? A vrai dire, non : d'une part, Bernard Noël n'aime guère se livrer au petit jeu de la communication de masse. Aux réponses, l'écrivain préfère les questions; à la recherche des certitudes il oppose sa quête de l'indicible. D'autre part, son oeuvre ne souffre pas les compromis commerciaux, elle peut impressionner par sa rigueur et sa complexité. Enfin, il semblerait que les critiques et les essayistes qui se sont penchés sur son travail n'aient pu (par mimétisme?) opérer de véritables passerelles entre l'auteur et ses possibles lecteurs. Les gloses sur la démarche intellectuelle de Bernard Noël s'enferment, généralement, dans une rhétorique hermétique qui, si elle respecte son sujet, ne permet pas de le rendre plus "abordable".
Né en 1930 dans une petite commune de l'Aveyron où ses parents faisaient partie de "la bonne paysannerie traditionnelle", Bernard Noël est élevé par ses grands-parents, suit des études en pension dans un collège religieux (trois heures de sortie par mois) où la guerre le maintiendra plus longtemps que nécessaire. Puis ce sera le lycée à Rodez. De son enfance, Bernard Noël ne livre que les faits. Une anecdote toutefois éclaire peut-être l'oeuvre à venir : un jour qu'il se promenait avec le grand-oncle qui lui fit découvrir la lecture celui-ci s'est plaint d'avoir "la tête qui tourne". "Alors je l'ai regardé; je m'attendais à voir passer ses yeux derrière la tête. Je prenais les mots au pied de la lettre. C'est ça peut-être l'écriture : le moment où l'on prend les mots au pied de la lettre."
Des souvenirs de premières lectures émergent Jules Verne, La Pérouse et surtout Robinson Crusoë. Face au dévoreur de livres, la famille opposera un temps une interdiction de lecture prétextant les fortes migraines de l'enfant (avant d'être un auteur censuré, Bernard Noël aura donc été un lecteur censuré...). La lecture des contemporains commence à Rodez. Grâce à la démocratisation de la poésie par les poètes résistants, il découvre Breton et Sartre. Il lit également Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos qui lui procure un véritable coup de foudre. En 1949, il découvre Malcom Lowry et son Au-dessous du Volcan. "Ça a créé un modèle inaccessible et ensuite ce fut Faulkner".
Le désir d'écrire est né. Parcequ'il pense qu'il doit en passer par là, Bernard Noël monte à Paris étudier dans une école de journalisme qui côtoie le collège de philosophie où il assistera à la dernière conférence de Georges Bataille. Premières tentatives d'écritures romanesques (après les alexandrins du lycée) : "Plusieurs versions d'un roman que j'essayais d'écrire m'ont occupé deux ou trois ans. Le modèle c'était la littérature de Sartre ou Camus, la littérature engagée." Le journalisme est vite délaissé pour la lecture des surréalistes à la B.N. et la recherche des éditions originales sur les quais de la Seine.
Un temps, vers 1953, Bernard Noël caresse le projet de réunir la correspondance d'Antonin Artaud, alors quasiment ignoré du monde littéraire. Il rencontre Adamov, Blin, Cuny et soumet ce qu'il glane à l'imprimeur-éditeur Caractères. C'est ce même éditeur qui va publier le premier livre signé Bernard Noël : Les Yeux chimères (1953) dont l'auteur dit aujourd'hui que "c'est rien. Vraiment. Ça pourrait être un chef-d'oeuvre, mais ça ne l'est pas."
La publication de ces poèmes permet à leur auteur de trouver du travail dans l'édition. Lecteur, correcteur, rewriteur et traducteur, il traduit notamment Lovecraft, Bernard Noël se considère hors du monde littéraire. "Ce qui fait que je suis devenu écrivain c'est la rencontre de Pauvert et celle de P.O.L qui ne sont pas contemporaines". C'est aussi la rencontre avec Jean Daive marqué par la lecture de Extraits du corps. Bernard Noël, pour rompre avec la littérature, envoie à son "véritable lecteur" une lettre où il explique pourquoi il a voulu écrire Extraits du corps et pourquoi maintenant il renonce à l'écriture. Suivent des années de petits travaux littéraires, puis, Jean Daive qui vient de créer la revue Fragments publie cette lettre. Jean-Jacques Pauvert téléphone alors à Bernard Noël pour lui proposer de sortir le texte sous forme d'un livre. Aragon à son tour demande un texte. L'écriture est relancée. La notoriété viendra avec la réédition du Château de Cène chez Pauvert. Roman érotique d'une violence inouïe publié d'abord en 1969 chez un petit éditeur, Le Château de Cène provoque alors une réaction violente des pouvoirs publics qui attaquent Noël en justice. Au tribunal c'est Badinter qui défend l'écrivain qui a vu affluer les soutiens d'Aragon, de Frémon, de P.O.L, de Sollers, etc.
Aujourd'hui, Bernard Noël paraît plus désireux de défendre son Dictionnaire de la Commune, composé seul, après avoir quitté la rédaction du dictionnaire des auteurs de Robert Laffont à la fin des années 60. "Je voulais inventer un genre : le dictionnaire. J'étais dans la nostalgie de trouver une forme assez contraignante pour être productrice". Bernard Noël prend donc la décision de se consacrer entièrement à l'écriture vers 1970 afin que "le vivre et l'écrire soient plus liés". On comprend mieux dès lors que son oeuvre paraisse aussi immense aujourd'hui alors qu'elle semble encore à écrire pour lui. Rencontre avec l'écrivain, sous un prunier, aux portes de l'ancienne maison du jardinier ...
Bernard Noël, on peut dire qu'il y a un nombre important de livres derrière vous?
Oui, mais ils ne sont pas gros... (rires)
Mais c'est un chemin visible avec une vraie profusion. Est-ce que l'on n'étouffe pas dans son oeuvre?
... ça m'agace un peu quand on m'attribue plein de livres et je réponds comme ça, très spontanément, parce qu'on m'avait toujours dit, ou c'était flottant dans le discours environnant, qu'écrire, en tout cas publier, c'était affirmer son identité. Or, j'ai vécu l'inverse. A partir du moment où je vois mon nom sur un livre, je sais que cet objet n'a plus besoin de moi. Et qu'il y a plutôt une perte. Perte d'identité n'est pas le mot. Peut-être une perte de corporalité qui fait que, ce qui m'intéresse, c'est ce que je suis en train de faire. Je n'étouffe pas dans ce que j'ai fait parce que je n'ai pas le sentiment d'avoir fait grand chose. En tout cas, il me semble avoir encore beaucoup à faire. Il y a toujours un paradoxe à ce sujet : on ne peut pas vous interroger sur ce qui est en cours.
Il y a une dimension sociale du livre, une fascination, une sorte de pouvoir sur un lecteur?
Non, je n'y crois pas, au fond. Cela pourrait être pris pour de la coquetterie de ma part, mais non, je n'y crois pas... comment dire? Ce qui est important c'est le mouvement. Il n'y a pas de vie en dehors du mouvement. Mais il n'y a pas de sens non plus. Il y a peut-être un malentendu fondamental là-dessus : le sens ce n'est pas ce que cela veut dire, c'est ce vers quoi ça va. Et ce vers quoi ça va - qui est la raison d'être d'accumuler des livres sans doute, pour que le mouvement reste vif - on ne le sait pas.
C'est à dire?
Une des choses qui porte ce mouvement c'est la conscience que j'ai eu un jour que tout ça est parfois une fête, parfois un deuil, parfois un manque pour cacher quelque chose de fondamental qu'on n'a pas envie de voir, auquel on a du mal à faire face : d'une part, un homme ce n'est jamais qu'un individu dans une espèce, et d'autre part, dans une drôle d'espèce qui est la langue... Il me semble que nous vivons toujours entre un corps physique qui est bien là (le problème est peut-être justement qu'il soit là, et de l'accepter, de le vivre en conscience, dans son présent, son tellurisme, dans son branchement sur la vivacité du monde), et puis ce corps virtuel. Ce qu'on fabrique se détache, devient la virtualité d'une présence auquel l'autre est sensible, plus que soi-même.
Mes livres je n'y suis pas sensible. Je suis sensible à des modèles qui ne sont pas ce que je fabrique.
Y-a-t-il chez vous une peur de se répéter, d'être prisonnier d'un style?
Non, je crois que l'on peut écrire 300 ans, sans éprouver cela.
Une joie alors?
Oui. C'est paradoxal parce qu'il y a une angoisse terrible de s'y mettre. Et puis en même temps une joie. Une joie bizarre. Dans ma vie d'écrivain, il y a eu ce tournant : je n'ai pu écrire qu'à partir du moment où je n'ai fait que ça.
Dans le rapport à la langue se joue un rapport à l'enfance?
J'ai complètement gommé mon enfance sur le plan de l'anecdote. Je n'ai pas de souvenir d'enfance ou très peu... Je n'ai pas été élevé par mes parents. Ce qui probablement a été ma chance. C'est à dire ce qui a fait ce que je suis. Ou ma malchance. Parce qu'il aurait peut-être fallu être autrement.
Je suis né dans une province très isolée qui est l'Aubrac. Un pays très froid assez montagneux, et dont je me rends compte maintenant qu'il est mon paysage profond, interne. Fondamental, tellurique.On n'y parlait pas français mais occitan. Les enfants n'avaient pas le droit de parler occitan, à cause de l'école. Uniquement les adultes et les domestiques. J'ai été élevé chez mon grand-père qui était une sorte de Patriarche. Il avait fait des études, appris le latin et le grec mais n'était pas différent des autres vieux du village. Il avait une sorte de culture, c'est ce que l'on appelle aujourd'hui, la communication. Mais épaisse, nourrie par le temps, la tradition, l'histoire, la terre : tout ça ne faisait qu'un en lui. Quelque chose de massif et de pénétrant. Alors que cette dimension-là chez mes parents déjà ne fonctionnait plus. Je me demande pourquoi. Qu'est-ce qui a pu entraîner une rupture entre ces générations alors qu'il n'y a pas eu d'intrusion externe à l'époque, du style télé. Je vois l'effet de la télévision actuellement quand je retourne dans mon Aubrac : plus personne ne parle occitan. L'enfance c'est donc la cheminée de mon grand-père, qui était très vaste et où l'on se tenait, parce que cette grande maison était froide. De temps en temps j'allais en vacances chez mes parents. Parce que je me sentais coupable. J'avais une soeur très malade; elle avait pris toute la place, mais il n'y avait aucune rivalité.
Est-ce que cela a nourri la forme dans laquelle vous écrivez?
Par exemple, j'ai des soucis de l'ordre de la brièveté. Je n'ai jamais partagé les préoccupations des formalistes de Tel Quel. J'y ai été sensible, comment ne pas l'être. Mais, et pour une raison que je ne m'explique pas clairement, et qui s'ajoute à la présence de l'arrière pays, peut-être ai-je conquis ma langue.
Même si mes parents étaient des bourgeois, ils partageaient quand même une langue complètement avec leur environnement. Pas moi. La facilité d'expression ne m'a pas été donnée. J'étais même assez timide. D'où le sentiment d'urgence dans l'écriture. Mais qu'est-ce qui urge, je n'en sais trop rien. Je me suis fabriqué des explications parfois. Par exemple je suis arrivé à l'adolescence avec la guerre. Ou encore avec l'explosion de la bombe atomique. J'avais le sentiment qu'avant ces événements il y avait de l'avenir. Et que là tout à coup, il n'y en avait plus. Et en même temps, curieusement, ce sentiment d'urgence m'a fait attendre 40 ans avant d'écrire.
On dirait que le désir du roman est un désir d'un "je" qui n'a pas pu être?
Mon premier vrai livre, qui m'a libéré, Le Château de Cène, est un roman. C'est plus ou moins un vrai roman. J'avais le sentiment de jouer avec quelque chose de périlleux. Mais cela levait la censure parce que j'osais enfin écrire, libérer une violence. Je viens d'écrire un roman pour lequel j'ai pris beaucoup de plaisir à brancher l'imaginaire sur des choses vraies qui se transforment sans arrêt. Il y a toute une partie sur l'alchimie. C'est complètement inventé, et en même temps, ce n'est pas sans référence. A partir de livres vrais, inventer des contenus faux; mais qui croisent leur vrais contenus...
Et ce contenu faux c'est quelle vraie partie de vous?
C'est sans doute la plus vraie après tout...(rires).
Votre intérêt pour la peinture a-t-il modifié, éclairé votre rapport à la poésie?
La poésie n'est pas visuelle mais elle est obsédée par le visuel. Or le problème du peintre, c'est de mettre dans l'espace des objets qui font que,tout à coup, l'espace devienne adéquat à l'identification, à une circulation entre celui qui regarde et cet espace. Cela unit le regard à l'espace peint parce que les objets ont été disposés dans une harmonie, un équilibre, je ne sais quoi... Je me demande si le poème n'est pas la même chose : en écrivant on a affaire à un espace dans lequel on dispose des objets verbaux. Et à un moment, c'est un poème... c'est bancal, mais ça circule là-dedans.
A part la censure, et parfois la frustration par manque de lecteurs, y-a-t-il d'autres risques pour vous, dans l'acte d'écrire?
Oui comme par exemple avec ce projet de partir en Chartreuse, pour faire une chose précise, écrire un roman, et ne pas y parvenir. Alors mentalement, ça ne marche plus. Il y a un circuit de la relation qui est débranché. C'est une chose difficile à décrire. Parce que ce n'est jamais blanc ou noir. Mais les deux. Le mélange est précipité mais pas saisi.
On ne produit pas de l'écriture sans compromettre quelque chose dans l'équilibre physique et mental. Mais comment parler de ça, de loin, à distance. C'est une composante du poétique aussi, donc on s'en méfie.
La part du délire comme vérité?
La vaticination au sens fort. On peut l'observer plus facilement chez les autres que chez soi-même. Puisqu'on n'a pas craqué et que ça tient. Avant je croyais que si ça craquait, ça craquait par explosion. C'est à dire que l'ordre mental fichait le camp et explosait. Or je me suis aperçu que cela pouvait imploser au contraire. Et ça c'est... je ne sais pas quoi en dire de plus. C'est la même chose que s'effondrer au-dedans.
Dans ces moments là vous n'avez pas pensé aller vers la psychanalyse?
Non. A une époque où j'allais mal, j'avais un ami junguien, avec qui j'ai fait quelques rêves éveillés... ça c'était extraordinaire... parce que c'étaient des poèmes en réalité...
Cela veut dire qu'il y aurait une fonction poétique, onirique, spontanée chez les êtres dans leurs moments de crise?
Probablement. Cette fonction existe chez tous. Certains vont vers elle. D'autres pas.
Dans Le Lieu des signes (ed. Unes), il y a une phrase qui parle du regard central, comme s'il y avait une obsession de cercle et du centre dans votre oeuvre. S'agit-il d'une quête spirituelle?
Je m'insurge contre l'expression quête spirituelle tout en reconnaissant qu'on puisse l'appeler comme ça. Mais elle est laïque. A propos du centre, j'ai écrit une lettre à Charles Juliet qui disait: il y a du central mais il n'y a pas de centre.
Une nostalgie du rêve du centre?
Non, c'est autre chose. Cela fait partie de ce mouvement. Du fait que le sens est mouvement. Mais c'est un mouvement perpétuellement décentré. Et perpétuellement central. Puisqu'il n'y a pas de centre, il produit de l'élan vers le centre, mais sans illusion. Depuis qu'il n'y a plus de figure centrale, c'est à dire de figure divine, on garde la nostalgie du centre parce que c'est plus simple qu'il y ait du centre. Pour savoir où l'on va. Il me semble qu'il n'y a plus d'infini. Il y a de l'interminable. Le problème de l'homme est d'assumer cet interminable.
Dieu est le mouvement?
Je crois plutôt que c'est l'humanité qui est le mouvement. Dieu est une création de la langue. La transcendance est physique. Elle est à la fois de l'ordre de l'espèce qui nous traverse. Et d'autre part elle est ce quelque chose d'insensé de la recherche du sens. Toute la tension de l'écriture se joue entre l'individu qui n'est rien et la personne qui est beaucoup. Il s'agit de devenir une personne tout en ne perdant pas de vue l'individu et l'espèce.
Vous êtes athée en quelque sorte?
C'est bizarre mais je n'ai jamais eu de problème avec la foi. Je suis allé au petit séminaire. Le latin était une langue vivante. On se levait à six heures pour aller à la messe. On allait ensuite à l'étude. C'était un lieu comme autrefois. J'entendais beaucoup parler de l'union. C'est ce qu'il fallait atteindre : l'union avec Dieu. Et un jour j'ai atteint l'union avec Dieu. Comme ça, tout simplement. Je ne crois pas que ce soit un fantasme, parce que ça a été très décisif. Au moment d'aller communier, moi je restais là, comme ça, sur mon banc, imperturbable... ça la foutait mal. C'est étrange que cette chose se soit effacée en allant au bout de ce qui m'était proposé. Il se peut que cette union ait installé des problèmes ailleurs, par exemple dans une union qui sera toujours introuvable. Mais à partir du lendemain, je n'ai plus eu de problème du genre : croire ou ne pas croire en Dieu. Je suis profondément athée, sans problème.
Non seulement je ne crois pas en Dieu, mais je pense que croire en Dieu est une erreur grave. Profondément grave parce qu'elle retarde le moment où les hommes vont être enfin responsables d'eux-mêmes. C'est mettre de l'infini là où il n'y a que de l'interminable... Ça ira mal tant que l'humanité reportera son destin sur une figure extérieure. Par contre, je veux bien croire que la langue est une matière unifiante. La langue met en rapport avec l'énergie accumulée de la véritable histoire de l'homme et de son corps. La poésie nous met en contact avec ça... une langue à côté de la langue.
Entre la voie humide, qui serait la voie du corps, et la voie sèche, la voie de l'esprit, pour atteindre l'unité, vous tracez votre propre chemin?
Je vis dans une espèce de violence la contradiction des deux voies. J'aime ce mot, la voie sèche, c'est à la fois concret et métaphorique, et l'autre également, la voie humide. Je pense que je passe de l'un à l'autre, à chaque livre. Mais ce n'est pas dans ce vocabulaire que je le traduirais. Au fond, j'ai toujours résisté à la poésie. Cela peut paraître paradoxal parce qu'au bout de trente ans, cela en fait un petit peu (rires)... Mais écrire de la poésie n'implique pas de représentation. C'est à dire qu'il n'y a pas de dichotomie entre soi et le réel, la pensée et soi... La poésie serait une sorte d'orage mental qui pourrait faire pleuvoir du verbe, du mouvement. La matière première, ce n'est pas de la représentation. C'est directement branché avec l'au-dedans, l'au-dehors. Et tout ça fait pleuvoir de l'un dans l'autre. Il y a un moment d'orage, de violente unité. Je n'ai jamais oser dire ça... mais c'est peut-être un moment de violente unité...oui.
Quels prolongements aurait cette réflexion sur votre pensée de l'écrit?
Je me suis promis d'écrire un livre sur l'espace du poème. Me poser la question: qu'est-ce que cet orage verbal? Je pense qu'il fait partie de toute cette virtualité. Ce n'est pas indifférent que tant de générations d'hommes aient accumulé de la langue... Et puis, à cause de mon origine paysanne, j'ai envie de voir comment ça pousse. Une de mes raisons d'écrire c'est ça : voir comment ça pousse.
Ecouter l'écrivain chez lui, dans son verger, là où les vieilles maisons ressemblent à des arbres, et les arbres à de vieilles maisons, approcher l'écriture derrière l'écriture, non pas dans ses ratures, ses surcharges. Mais dans sa fragilité, ses noeuds, ses greffons vifs. N'être ni voyeur, ni indiscret, mais présent, surprendre quoi?
La réponse est dans une autre promenade, le long du cap Blanc Nez, avec cette image forte, impressionnante : à flanc de roche, au milieu des falaises et des pans de terre effondrée, ruissellent des milliers de sources interrompues dans leur course phréatique, se jetant sur les galets comme une fraîcheur souterraine.
Propos recueillis par
Dominique Sampiero
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs