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Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Paillasson
Claude Louis-Combet
Inédit
Chaque
nuit l'enfant rêvait qu'il était un paillasson. Il
était étendu sur le sol de terre battue devant la
porte close de la maison. Des gens passaient dessus et frottaient
leurs semelles avec plus ou moins de tendresse ou de violence,
d'application ou d'impatience, soucieux de leurs pieds et ignorants
de la nature du paillasson et qu'il était l'enfant tout
entier, très plat, très résistant, bourru,
revêche, immobile et renfermé; un excellent paillasson
auquel, puisqu'il satisfaisait parfaitement à l'usage,
il était inutile de prêter attention. Cependant ce
frotte-pied était extrêmement sensible comme le sont
tous les enfants, et pas plus inintelligent qu'un autre. Il savourait
silencieusement le bonheur d'être piétiné,
martelé, saccagé, encrotté par tous ces gens
qui passaient par là et ne s'acharnaient sur lui, apparemment,
que parce qu'il était là, car en réalité
personne n'entrait jamais dans la maison, personne ne poussait
la porte, personne ne s'arrêtait. Il n'était pour
ainsi dire qu'un paillasson de passage, aussi le sentiment de
sa valeur ne l'occupait guère. Entre toutes les sensations
qu'il subissait, il avait un goût bizarre pour les plus
appuyées, lesquelles étaient aussi les plus douloureuses.
Il aimait et il attendait avec une sorte de désir éperdu
et totalement mutique et clos les enfoncements nerveux, les saccades
fébriles, qui lui venaient uniquement des hauts talons
des femmes. Le frottement de la semelle que l'on eût pu
imaginer plutôt voluptueux ne l'enchantait jamais autant
que les coups secs, qui retentissaient en lui comme le commencement
du sacrifice. Tout son être de paillasson aspirait à
la déchirure. C'était sa manière d'aimer
les femmes.
De nuit en nuit, poursuivant le même
rêve, l'enfant, de plus en plus paillasson, et comme, vers
la fin, une véritable foule de femmes à perchoirs
de cuir et pilons ferrés l'avaient travaillé jusqu'à
la corde, il céda enfin par le milieu et peu à peu
s'étira, s'ouvrit, s'éventra dans la douceur cruelle
du dedans et du vide. Et il n'y avait plus personne autour. Alors
l'enfant se dressa. Il regarda de tous côtés. C'était
vraiment la plus noire des nuits - tracée droite comme
un cri. Il se pencha alors et ramassa la clef qui, tout le temps,
était restée, comme il se doit, cachée sous
le paillasson. Il la tenait à la main mais comme il voyait
parfaitement qu'il n'y avait, en vérité, ni porte
ni maison, il restait en suspens sur ce secret dont le sens, s'il
en était un, lui échappait entièrement.
Claude Louis-Combet
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs