Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 29 de janvier-mars 2000

 

Laurent Cauwet, Al Dante

Dans le prolongement de la revue Nioques, Al Dante accueille de singulières expériences d'écritures. Laurent Cauwet : un éditeur qui se veut aussi radical que ses auteurs.

Si les éditions Al Dante n'existaient pas, il faudrait les inventer. Si les éditions Al Dante n'existaient pas, on pourrait faire comme si les textes qu'elles publient n'étaient pas là, étonnants, ahurissants, peu lisibles parfois (au premier abord), agaçants, oui, par leur parti pris d'innovations, d'expérimentations tous azimuts, par leurs formes azimutées qui dérangent nos habitudes, nous font crier au faiseur, au voleur d'avant-garde, à l'attentat aux bonnes moeurs de la littérature.
Si les éditions Al Dante n'existaient pas, on se serait notamment évité les envoûtantes perturbations stylistiques d'un Christophe Tarkos, les exaspérantes disjonctions d'un Philippe Beck, les déroutants collages d'un Christophe Hanna, les mystérieuses distorsions d'un Thibaud Baldacci, les cinématographiques méditations d'une Véronique Pittolo, etc.. On se serait évité bien des livres atypiques, bien des questions.
Quant à savoir pourquoi les éditions Al Dante existent, c'est à Laurent Cauwet qu'il revient d'y répondre, au café La Coupole, Mairie des Lilas, non loin de Romainville où, de retour de Marseille, les éditions viennent de s'installer. Là où des "ouvriers" vivent.

Le premier livre des éditions Al Dante a été l'occasion d'une rencontre avec Jean-Marie Gleize. Cette rencontre a-t-elle été fondatrice pour vous?
Cette rencontre ne fonde rien, mais elle impose une rigueur, elle est un formidable coup d'accélérateur. Quand nous reprenons la revue Nioques de Jean-Marie Gleize, elle a déjà cinq années d'existence. D'un coup, nous entrons dans ce champ qu'elle propose à la poésie.
Il n'est sans doute pas insignifiant qu'au départ Al Dante ait été un magazine d'arts plastiques?
Ce qui m'intéressait, c'était l'expression de l'art contemporain et, plus généralement, toutes les formes qui mêlaient les écritures. Mais au départ, c'est déjà le texte qui m'intéresse. Le hasard des rencontres a fait que lorsque je me suis installé dans le Sud, à Aix, j'ai ouvert une galerie avec un ami. Pendant un temps, j'ai voulu faire de ce lieu le point de départ d'une activité d'édition. C'est bien de l'espace de la littérature que je pars, pour voir si ça peut conduire vers d'autres expressions. Cela peut être le sonore, avec des gens comme Bernard Heidsieck ou Julien Blaine. Ou le visuel, avec Christophe Hanna ou Thibaud Baldacci.
En commençant par l'école Estienne, vous marquiez votre intérêt pour la fabrication du livre?
Il s'agissait de se donner les moyens d'être éditeur, en créant les bons supports. Il m'intéresse de pouvoir répondre aux demandes différentes de chaque auteur quant à la forme du livre, mais sans jamais aller vers le livre d'artiste : il s'agit de faire des livres aisément diffusables, qui permettent à tous d'accéder à ces écritures.
Revenons sur le point de départ, l'édition de La Nudité gagne, de Jean-Marie Gleize, en 1995.
Au départ, on m'avait proposé de publier le catalogue d'une exposition de Supports/Surfaces qui se tenait à Aix, ce qui me posait problème, car j'avais plutôt envie de remettre en question cette idée du catalogue. C'est pourquoi j'ai proposé à Jean-Marie Gleize d'écrire une sorte de dérive, de conférence poétique. Sa relation à Tel quel, son engagement dans les avant-gardes des années soixante-dix le désignaient bien à ce travail.
Vous venez de citer Tel quel, on pourrait penser que vous vous situez dans la continuité de ce mouvement.
Pas du tout. Nous n'intervenons pas en tant que groupe. Tel quel nous intéresse comme espace où ont pu passer quelques individus. Le travail d'un Denis Roche notamment nous importe. Et bien sûr nous partageons la référence à Francis Ponge. Mais l'aspect théorique ne nous intéresse pas, non plus que l'idée de vouloir occuper un quelconque pouvoir. Je me vois dans un espace plus large.
Reprendriez-vous à votre compte l'idée d'avant-garde?
Non. On est à une époque où on nous impose des formalismes d'avant-garde. Je préfère parler de modernisme. M'intéressent les écrivains qui font oeuvre. Il m'importe avant tout que la littérature remette en question le statut de la littérature. C'est Bataille qui parlait de "communiquer hors de soi", voici une notion qui m'intéresse. Par là on rejoint Prigent, que nous publions prochainement, sur l'idée de modernité, sur l'idée qu'il faut considérer toute langue comme une langue étrangère. Mais le mot d'avant-garde, tel qu'il est le plus souvent proposé, me paraît triste à mourir, il vient freiner un mouvement, figer une forme. L'écriture est toujours du côté de la vie. Quand je lis des déclarations sur la mort des formes, cela m'énerve passablement. Les formes ne meurent pas, elles changent. Je ne crois pas à la mort de la poésie ou de quoi que ce soit d'autre. Les choses ne meurent pas, elles se déforment. De ce point de vue, les entreprises artistiques qui sont du côté de la dérision, ou de la parodie, m'ennuient terriblement. Si on lit la presse courante, on apprend que la littérature va mal, que la poésie est morte, que le roman est mort, que la peinture est morte. Contre cela, Al Dante veut faire acte de résistance.
Vous sentez-vous à l'aise avec le mot "poésie"?
Ça nous ennuie d'être considérés comme une maison d'édition de poésie. Ça enferme. Mais c'est vrai que nous publions aussi de la poésie, des poètes qui tous le sont à leur manière. Philipe Beck avec sa façon de continuer la poésie, d'écrire par rapport aux questionnements d'Hölderlin quant à la place du poète dans la cité, dans un travail progressif de la poésie. Julien Blaine avec son acte poétique qui réinvente la poésie. Christophe Tarkos qui à 35 ans tient compte du travail de fluxus, mais également de toute la poésie contemporaine. Jean-Marie Gleize avec sa volonté d'épuiser le concept de littéralité. Je pourrais citer également Charles Pennequin, dont nous publions un livre à la rentrée, Dedans : c'est bien dedans la poésie que les choses se passent, dedans l'écriture, en une immense vrille, dans le mouvement d'une écriture circulaire.
C'est toujours une dimension critique vis-à-vis des conventions de la littérature?
Je parlerais plutôt d'une réflexion constante. Dans une littérature en miroir : il est bien en effet que la littérature se regarde un petit peu parfois.
Vous parlez d'une "invention de la littérature". N'est-ce pas un peu prétentieux?
C'est comme pour la vie. Il faut se donner tous les moyens. Affirmer que ça continue, et d'une façon extraordinairement riche.
Mais à vouloir ainsi se situer dans "l'invention", est-ce qu'il n'y a pas immédiatement le risque d'être dans l'innovation pour l'innovation, et donc de glisser vers le formalisme?
Je travaille dans un rejet total de ce qui pourrait ressembler à un formalisme d'avant-garde. C'est vrai qu'on reçoit beaucoup de manuscrits qui se réclament de Guyotat, de Roche. Il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit que de coller à la peau des choses.
Des mots comme "action", "agir" reviennent souvent chez vous.
Le XXe siècle est un siècle extraordinaire. Ce qui s'y est passé en littérature est d'une très grande richesse. Dans le livre que nous avons édité autour d'une exposition sur "l'art dégénéré", nous publions un texte d'Alain Badiou où il demande aux artistes, aux écrivains, d'être inventifs, pour rompre avec les consensus où l'on nous enferme.
Il s'agit bien d'une action politique?
Oui. La pensée politique, c'est l'acte le plus noble qui puisse exister. Il s'agit de se penser soi comme individu dans le groupe. C'est ce dont j'ai pu prendre conscience en participant aux actions des sans-papiers, aux réunions dans les foyers. Il y avait là, véritablement, une pensée politique. Mais éditer, imposer cette maison d'édition, sans faire de concessions, en refusant les règles du best-seller, c'est aussi un acte. Je crois qu'on doit aux auteurs d'être aussi radicaux qu'eux. J'aime beaucoup le défi contenu dans le mot "sincérité". C'est un acte majeur, en effet, que de se rendre disponible pour lire ce qui est écrit, ce qui est là sous nos yeux : se rendre disponible à soi et au monde.
Avec Ouvriers vivants1, vous proposez à des auteurs de s'inscrire dans cette action politique.
C'est un livre qui n'a pas d'autre prétention que d'être lié à un instant. D'un côté, il y a les ouvriers sans papiers qui réfléchissent sur le langage. Nous cherchons du travail, disent-ils, nous sommes sous-payés, nous travaillons dans les boulots les plus durs. Et pourtant la maison que nous construisons, elle n'est pas clandestine. L'assiette que nous lavons non plus. Alors nous demandons des droits : le droit de sortir acheter un paquet de clopes sans nous retrouver en cabane. Les mots "clandestin", "sans-papier", "célibataire" interdisent ce droit. Et là, ça devient de la littérature. On est dans une autre langue. La langue française est devenue une langue étrangère pour eux, car elle ne colle plus à leur vie. De l'autre côté, il y a les écrivains, qui entretiennent également un rapport d'étrangeté avec la langue. Du coup, la réalité contemporaine croise la réalité d'une écriture. C'est de cette découverte qu'est né ce livre.
Mais vos livres ne sont sans doute lisibles que par une petite poignée de lecteurs avertis.
Ils peuvent être lus par tout le monde. Je me souviens d'une scène en face de la préfecture de Bobigny. Je venais d'annoncer mon désir de faire un livre et Katalin Molnár qui était là a lu sa Konférans abréjé pour lé zilétré. Elle a eu beaucoup de succès. Un livre illisible, ça n'existe pas. Ça peut être difficile. Il faut être disponible, prendre le temps. Réapprendre à lire à chaque livre. C'est comme pour la pensée politique. On a désappris à penser la politique.
Qui ouvrira Grio de Jacques Sivan, une de vos récentes publications, ne manquera pas d'être dérouté.
Au départ de ce livre, il y a une réflexion que mène Jacques Sivan à partir du travail de Denis Roche. Et une véritable fascination pour la photographie. C'est quelqu'un qui travaille beaucoup dans le décalage. Il se livre à une sorte de décomposition optique de la langue, pour aboutir au non-cliché verbal. On retrouve bien là l'idée de communiquer hors de soi. L'idée d'une communication à partir d'une parole désincarnée. Il y a cependant une progression dans la narration, mais dans une langue que l'auteur se construit.
L'ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot, constitue lui aussi une entreprise très singulière.
Je pense à une scène du Journal intime de Moretti, où il s'emporte contre une journaliste, en lui demandant : "Mais comment tu parles, mais le langage?". L'ABC..., c'est comment on parle. Une sorte de ready-made littéraire. Un abécédaire d'aujourd'hui. Une manière de dictionnaire des lieux communs de la barbarie, entrecoupé de plages, que l'auteur nomme "bruits", où il cite tous les écrivains qui de tout temps ont participé à une machine de guerre contre la barbarie. C'est un peu le livre d'un lecteur idéal qui s'est rendu disponible pour lire, pour découvrir des écritures singulières. Mais on y découvre aussi tout un travail de narration, une fiction progressive, complètement consistante, autour du texte, dans tout un système de notes. C'est là où précisément on ne lit pas ordinairement que se passe la littérature.
C'est un peu comme si finalement le travail de cet écrivain rejoignait votre travail d'éditeur?
J'ai l'impression que je commence juste à devenir éditeur. Je suis lecteur avant tout. Et j'éprouve parfois ce plaisir incroyable de découvrir un texte singulier, qui tient compte de ce qui a été écrit jusque-là. Je me rêve en dilettante magnifique qui impose sa bibliothèque au monde (de l'édition!), qui peut se permettre de dire : "ça existe et je veux que vous sachiez que ça existe".

Éditions Al Dante / Laurent Cauwet
27, rue de Paris 93 230 Romainville
aldante@club-internet.fr

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